Le Dr. Leonidas-Romanos Davranoglou de l'École de zoologie et du Musée Steinhardt d'histoire naturelle de l'Université de Tel-Aviv, et le doctorant Dolev Fabrikant ont découvert une espèce d'insecte préhistorique jusqu'alors inconnue de la science, figé dans de la résine d'arbre durcie il y a quelque 99 millions d'années, qu'ils ont nommé Cretodorus noonoo, ou « Noo-Noo ». Son examen a révélé une morphologie extraordinaire, n'ayant d'équivalent chez aucun insecte moderne : un appareil buccal mesurant près du double de la longueur de son corps, qui lui permettait d'accéder à des sources de nourriture inaccessibles aux autres insectes. Une découverte qui constitue une pièce de plus pour reconstituer l'aspect et le fonctionnement des écosystèmes anciens, il y a des dizaines de millions d'années.

L'étude, réalisée en collaboration avec le Dr. Yanzhe Fu, de l'Institut de géologie et de paléontologie de Nanjing (Académie chinoise des sciences), a été publiée dans la revue Insects.
Un mode d'alimentation disparu
Les chercheurs ont examiné des fossiles d'insectes issus des Neazoniidae, une famille éteinte de fulgores (insectes sauteurs et piqueurs-suceurs), dont 13 spécimens conservés dans de l'ambre de Kachin, une résine fossile extraite d'un gisement dans le nord de la Birmanie, également connu sous le nom d'ambre birman. L'appareil buccal des descendants actuels de ces insectes est constitué d'une simple aiguille, qui leur permet de percer les tissus végétaux pour en aspirer les fluides. Les insectes anciens examinés dans le cadre de l'étude présentaient pour leur part une trompe buccale extrêmement allongée et flexibles mesurant près de deux fois la longueur de leur corps, et dont la surface était recouverte de replis transversaux.
Grâce à des micro-scans CT à haute résolution, l'équipe a découvert que ces replis à 90° fonctionnaient exactement comme une paille coudée ou un tuyau d'aspirateur ondulé, lui permettant de se plier avec souplesse sans jamais se tordre ni s'obstruer. Les fossiles confirment cette flexibilité du vivant de l'insecte : chez plusieurs spécimens, les pièces buccales sont conservées en position courbée dans l'ambre qui les a figés au moment où ils ont été piégés dans la résine.

Cette trompe articulée et annelée rappelant un long tuyau flexible a inspiré les chercheurs dans le choix du nom de l'insecte : Cretodorus noonoo, ou tout simplement « Noo-Noo » en référence au célèbre et sympathique aspirateur de la série télévisée pour enfants Teletubbies.
Un aperçu des forêts préhistoriques
Mais pourquoi un insecte aurait-il besoin d'un appareil buccal aussi long ? On pense immédiatement à la trompe flexible des papillons, qu'ils utilisent pour aspirer le nectar. Mais, selon les chercheurs, cette ressemblance n'est que superficielle. Orienté vers l’arrière, l’appareil piqueur-suceur de « Noo-Noo », comparable à celui de ses cousins modernes, était peu adapté à la consommation du nectar. De plus, aucun des fossiles examinés ne présentait de preuve convaincante d’accumulation de pollen sur leur corps, qui aurait témoigné d'un rôle de pollinisateur.
Selon les chercheurs, cette longue pièce buccale flexible permettait à Noo-Noo d'accéder à des sources de nourriture inaccessibles aux autres insectes, en allant puiser au plus profond des fissures et crevasses de l'écorce des arbres pour en aspirer la sève. À son extrémité, deux lobes rainurés s’ouvraient probablement pendant l’alimentation pour s'ancrer dans le bois, agissant comme une cheville expansive.
Cette découverte pourrait également revêtir une importance plus large pour notre compréhension des forêts du Crétacé. Durant cette période, plusieurs groupes d’insectes non apparentés ont développé des dispositifs alimentaires longs ou cannelés, probablement avantageux pour atteindre les tissus profonds des arbres à écorce épaisse. Comme ces forêts résineuses du Crétacé portent également des traces d’incendies répétés, et étant donné que les arbres vivant dans des environnements sujets au feu développent souvent une écorce plus épaisse, les chercheurs suggèrent prudemment que ces conditions ont pu encourager des stratégies alimentaires quasi inexistantes chez les fulgores actuels.
Des conditions écologiques très différentes des notres
« La découverte de “Noo-Noo”, une espèce vieille d’environ 99 millions d’années, offre un aperçu exceptionnel du monde des insectes de l’ère des dinosaures », conclut le Dr. Leonidas-Romanos Davranoglou. « Il ne s'agit pas seulement d'un insecte inconnu jusqu'alors de la science, mais d'un animal ayant développé une adaptation évolutive sans équivalent moderne : un organe nourricier long, flexible et résistant, qui lui permettait probablement d’accéder à des ressources enfouies sous l’écorce des arbres. L’apparition de structures similaires chez plusieurs groupes d’insectes du Crétacé suggère que les forêts de l’époque offraient des conditions écologiques très différentes des nôtres. La découverte d'une telle espèce constitue ainsi une pièce de plus pour reconstituer l'aspect et le fonctionnement des écosystèmes anciens ».
Photos :
- L'espèce découverte, Cretodorus noonoo. (Crédit: Dolev Fabrikant).
- Dolev Fabrikant (à droite) et le Dr. Leonidas-Romanos Davranoglou (à gauche).
