Dans le cadre du groupe de recherche ADARR (Argumentation, Rhétorique et Analyse du Discours) de la Faculté des Lettres et sciences humaines de l'Université de Tel-Aviv, le Dr. Raphaël Haddad, directeur de l'agence de communication Mots-clés, et la doctorante Laetitia Gern, ont présenté les résultats d'une étude sur un sujet hautement controversé : l'objectivité du journal Le Monde dans son rapport au conflit Israël/Hamas, en particulier les articles du responsable de la section Moyen-Orient du journal, Benjamin Barthe. La conférence, animée par le Prof. Ruth Amossy, co-directrice du groupe ADARR, qui s'est déroulée sur la plateforme Zoom, a réuni de nombreux chercheurs de l'Université de Tel-Aviv, de France, d'Italie, de Suisse et de Côte d'Ivoire.

Auteur d'une thèse en sciences de l'information et de la communication sur le discours de meeting électoral, le Dr. Raphaël Haddad est fondateur et directeur associé de l'agence Mots-Clés, agence de communication au confluent entre la linguistique et la stratégie marketing, qui met l'accent sur le pouvoir des mots.
Laetitia Gern, membre du Groupe ADARR, est doctorante à l’Université de Lausanne où elle rédige une thèse sur les « Débats sur la laïcité et positionnements politiques dans les débats français sur YouTube (2015-2021) », sous la direction des Prof. Marcel Burger (Université de Lausanne) et Ruth Amossy.
Un ressenti communément admis au sein de la communauté juive
Comme l'explique le Dr. Raphaël Haddad, l'étude présentée est le résultat d'une commande émanant d'une association, qui avait demandé à l'Agence Mots-clés d'analyser en profondeur le rapport du journal Le Monde au conflit Israël/Hamas. « Il existe au sein de la communauté juive en France un ressenti communément admis autour des biais relatifs au traitement du conflit entre Israël et le Hamas par le journal Le Monde », explique le Dr. Haddad. « Notre étude a donc essayé de documenter l'ensemble des procédés discursifs par lesquels le journal Le Monde a traité du conflit opposant Israël et le Hamas depuis le 7 octobre, mais aussi l'ensemble des modalités par lesquels il entretient un ethos journalistique qui lui permet de continuer à faire ses choix de traitements éditoriaux, sans que ceux-ci ne deviennent intenables vis-à-vis d'une partie de l'opinion et de ses lecteurs ».
« Depuis sa fondation en 1944 par Hubert Beuve-Méry, Le Monde se présente lui-même comme un journal de référence et prône une démarche critique et une indépendance éditoriale », explique Laetitia Gern. « Cependant il créé régulièrement chez le lecteur un malaise se manifestant par un questionnement régulier de l'impartialité du journal, bien que le groupe ait signé en 2010 une charte d'éthique et de déontologie, obligeant les journalistes à respecter la vérité, défendre la liberté de l'information, du commentaire et de la critique et de publier seulement les informations dont l'origine est connue. Dans le cas du conflit israélo-palestinien, Le Monde s'est régulièrement vu reprocher un manque d'impartialité, accusé tantôt d'être pro-israélien, tantôt propalestinien ».

L'étude se déroule sur une période allant du 7 octobre 2023 jusqu'au 30 avril 2025, et porte sur trois corpus : 197 articles dont le titre ou le chapeau contenait les mots « Israël » et « Hamas », l'ensemble des articles rédigés par Benjamin Barthe, et 100 Twitts du compte du Monde sur X. Les auteurs ont pu identifier quatre moments de cristallisation du conflit : l'après 7 octobre (43 articles), avril 2024 (attaque de l'Iran et manifestations universitaires), le front libanais et la riposte de l'Iran, et enfin le cessez-le-feu de janvier 2025.
Un ethos d'objectivité
Peu après le 7 octobre, divers commentateurs ont relevé que la couverture du conflit par le journal, avait exprimé une évolution partisane hostile à Israël, notamment à travers les prises de position de Benjamin Barthe, rédacteur en chef adjoint du service international, jugées partiales, ou encore avec le « mur de Gaza » érigé dans la salle de rédaction. Cette thèse a été contestée par la direction du journal.
Laetitia Gern relève que le style du Monde promeut l'objectivité et la neutralité, et que la légitimation de son autorité passe par la construction d'une image institutionnelle qui lui confère un pouvoir d'influence considérable sur la formation des opinions politiques et la perception des évènements. La direction souligne que le journal sépare ses articles factuels de ses tribunes et éditoriaux, assurant ainsi une « pluralité de voix », s'exprimant à travers l'instance éditoriale, les journalistes signataires et les personnalités extérieures à qui la parole est donnée dans ses colonnes. A l'appui de son ethos d'objectivité, le journal relève que son réseau de correspondants est unique par son ampleur dans la presse francophone, et que son mode de « fonctionnement collégial », fondé sur l'expertise de terrain lui permet de préserver au maximum sa production éditoriale de biais éventuels.

Questionnant l'honnêteté et l'éthique du traitement médiatique par le quotidien, la chercheuse cite cependant de nombreux exemples montrant que cette posture est loin de se retrouver dans les faits. « Dès les premiers jours qui ont suivi le 7 octobre, la couverture proposée par Le Monde pose déjà les jalons du cadrage qui va structurer l'ensemble du traitement médiatique ultérieur », explique-t-elle.
Une légitimatiion partielle de l'action du Hamas
Par exemple, un article publié le 10 octobre 2023 et rédigé par le correspondant du Monde à Jérusalem Louis Imbert s'intitule « Pourquoi le Hamas a décidé de défier Israël ». « Trois jours après les attentats du 7 octobre, le choix consistant à centrer l'analyse sur les causes ayant pu motiver l'offensive du Hamas peut être questionné, de même que le choix lexical qui opère une mise à distance de la gravité des faits », commente la chercheuse. « Une citation en exergue retient également notre attention ; « Le Hamas prouve qu'il ne se satisfait pas de la "paix économique" toute relative qu'Israël lui offrait ». L'usage des guillemets autour de "paix économique" souligne la distance critique du journal face à cette notion, renforcée par l'expression "toute relative", qui suggère que cette paix n'est qu'un subterfuge, un cadeau empoisonné proposé par Israël. Ce cadrage présente le Hamas comme un acteur qui refuse de se satisfaire d'une situation perçue comme injuste, et ose se dresser contre ce qui est présenté comme une mascarade. La réussite du Hamas est présentée comme une solution à la souffrance des Gazaouis, ce qui tend à légitimer au moins partiellement l'action entreprise. Trois jours après le 7 octobre, on aurait pu s'attendre à ce qu'une distance soit établie entre le Hamas et la population palestinienne, ou la cause palestinienne. Or l'article opère un mouvement inverse dans sa conclusion, stipulant : « Le Hamas pose une bombe sur cette table. Il contraint tous les acteurs à compter avec lui, donc avec les Palestiniens".
Autre exemple : l'appel de la une du 13 octobre, intitulée : « Israël : les otages, dernière arme du Hamas », titre qui s'impose comme une petite phrase pouvant circuler sur les réseaux sociaux, attribuant au Hamas une stratégie de dernier recours. « C'est lui qui est présenté ici de manière implicite comme une victime. On observe une dynamique visant à attirer l'attention sur les risques d'un crime de guerre, non pas à propos de l'attaque du 7 octobre mais des conséquences potentielles de la formation d'un "cabinet de guerre israélien" ».

S'intéressant à la couverture du conflit par le compte X du journal Le Monde, Laetitia Gern cite un Twitte du lundi 9 octobre 2023 proposant une capture d'écran du site en direct du journal. Les acteurs de l'attaque du 7 octobre y sont désignés comme des « militants », choix ayant suscité de vives réactions parmi les internautes. Le 10 octobre 2023, le cadrage se concentre sur la situation à Gaza. En cliquant sur l'image les internautes pouvaient accéder à un article intitulé : « Dans la Bande de Gaza assiégée et bombardée, seul résonne le feu, l'acier et la mort ». La chercheuse note que ce choix de cadrage centré sur la souffrance des Gazaouis fait également réagir les internautes, dont certains rappellent les 40 bébés tués le 7 octobre.
Des représentations partagées par une partie du lectorat seulement
En tant que responsable de la rubrique Moyen-Orient, les choix éditoriaux de Benjamin Barthes influencent l'ensemble des papiers publiés par la rédaction sur cette région. Au cours du mois d'octobre 2023, il publie 5 articles, qui, selon Laetitia Gern « privilégient un point de vue palestinien ou gazaoui. Les deux premiers se concluent par des propos d'Elias Sanbar, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l'UNESCO, tandis que les trois suivants prennent pour thème principal la Bande de Gaza. A titre d'exemple, l'article du 16 octobre présente dans un encadré une mise en parallèle du Hamas et du Fatah, qui les positionnent comme acteurs de la réconciliation au Proche-Orient, sans mention de l'objectif affiché du Hamas de détruire l'Etat d'Israël.
Concernant la couverture du Hamas par le journal, la chercheuse relève que « la série d'articles publiés par Le Monde sur la création de l'Etat d'Israël, peut être lue comme un ancrage historique qui mobilise des repères et des références issues d'une mémoire collective ». Classés dans la rubrique internationale, ils sont cadrés ainsi : « Israël- Palestine, la guerre sans fin ». « On voit ici que le récit se structure autour d'un moment fondateur, chaque article s'attachant à un jalon majeur : la promesse de la terre, la Naqba, la guerre de 67, les accords d'Oslo, la crise identitaire contemporaine en Israël. Cependant, on voit que ces évocations s'appuient sur des représentations partagées par une partie du lectorat seulement, et qu'elles présentent des traces très nettes de positionnement sur le conflit ».

La couverture du Hamas passe par la mise à distance récurrente du qualificatif "terroriste", opérée notamment par son rapprochement avec la cause palestinienne. Par exemple, le Hamas est souvent désigné comme une « faction palestinienne ». la chercheuse cite un article de Gilles Paris, intitulé « Le Hamas, ennemi juré d'Israël depuis 1987 », avec comme sous-titre « La position du Hamas vis-à-vis de l'Etat d'Israël », où l'infographie placée en bas de l'article présente l'organisation du Hamas comme une structure politique et militaire, ce qui le fait apparaitre comme un acteur structuré de la guerre, placé sur le même plan que d'autres acteurs politiques et militaires du conflit.
Une mise à distance du contexte post 7 octobre
Le Hamas, note la chercheuse, peut être présenté par le journal comme une source d'informations, par exemple le « ministère de la santé de Gaza ». Pour recourir à ses chiffres, le journal s'appuie sur un acteur institutionnel qui fonctionne comme un gage de crédibilité, comme l'ONU, qui juge ces chiffres fiables, processus qui réhabilité la parole institutionnelle du Hamas, en la présentant comme crédible et validée par des organismes internationaux. Sur la plateforme X, les chiffres communiqués par le Hamas sont régulièrement relayés par Le Monde, ceci même lorsque l'image qui accompagne le contenu montre une scène officielle, par exemple le Premier Ministre israélien devant son drapeau. « On peut s'interroger sur l'effet de cette juxtaposition visuelle », commente Laetitia Gern. « En associant des données émanant du Hamas à une iconographie officielle, la source invoquée peut tendre à être légitimée. Par ailleurs, les chiffres relayés par le ministère de la santé de Gaza ne font pas de distinction explicite entre les combattants du Hamas et les victimes civiles, l'ensemble des victimes étant regroupées sous le terme de "Palestiniens". Ce choix lexical tend à effacer la présence des combattants du Hamas, et peut induire l'idée que l'armée israélienne vise exclusivement des civils. Par contre, lorsque l'objectif est de mettre en avant la dimension humanitaire du conflit, la distinction apparait, par exemple dans un article du 6 juin 2024 : "plus de trente morts, en majorité des femmes est des enfants" ».
Sur les réseaux sociaux, note la chercheuse, la polarisation sur le conflit Israël-Hamas est exacerbée et les conséquences des cadrages éditoriaux du Monde sur les internautes apparaissent de manière flagrante. Une publication du 6 juin 2024 sur la plateforme X, par exemple, présente Israël comme l'auteur d'un bombardement visant une école. Le texte met en avant la présence de femmes et d'enfants parmi les victimes, ainsi que le rôle de l'école comme abri pour des milliers de civils déplacés par les combats. « Cette contextualisation confère à l'action israélienne une dimension particulièrement choquante et suscite une vague d'indignation. La manière dont l'évènement est relaté invite à interpréter la frappe non seulement comme une tragédie humaine, mais aussi comme une possible violation du droit international humanitaire ».
« On constate une mise à distance du contexte post 7 octobre », conclue la chercheuse. « Le motif de vengeance apparait de manière récurrente pour rendre compte des actions israéliennes, provoquant une délégitimation morale d'Israël et une essentialisation de la société israélienne, très rarement présentée comme polarisée sur ces questions ou offrant des points de vue divergents ».
Une posture stratège
« Notre étude a tenté de rendre compte de l'ensemble des procédés discursifs, argumentatifs, sémantiques, énonciatifs par lesquels Le Monde a traité de ce conflit depuis le 7 octobre. La posture réflexive du journal qui se présente comme réfléchissant sur ses propres pratiques journalistiques et répondant aux critiques des lecteurs, est une position stratège de sa part », conclut le Dr. Haddad. Posture qui lui permet de «faire passer » ses prises de position. « Une des lacunes du traitement du conflit Israël-Hamas par Le Monde est peut-être une approche datée entre deux acteurs institués plus ou moins égaux dans leurs prérogatives, alors qu'en fait depuis une trentaine d'années se multiplient les formes de "guerres asymétriques" », ajoute-t-il.
La présentation a donné lieu à un débat animé entre les chercheurs présents.
ADARR est un groupe de recherche en Analyse du Discours, Argumentation et rhétorique, coordonné par les Prof. Ruth Amossy (Université de Tel-Aviv) et Roselyne Koren (Université de Bar Ilan), qui travaille en collaboration avec le groupe italien Do.Ri.F., le groupe de recherche sémiotique diRE de Côte d'Ivoire, et de nombreux autres chercheurs à travers le monde. Le groupe dirige la revue scientifique électronique Argumentation et analyse du discours.
Photos et illustrations :
1. Article de Louis Imbert, correspondant du Monde à Jérusalem, du 10 octobre 2023.
2. La Une du Monde du 13 octobre 2023
3. Le Dr. Raphael Haddad
4. Laetitia Gern
5. Le Prof. Ruth Amossy
(3.4.5. : captures d'écran pendant la conférence)
